Mandarine - Portrait
"Moi, je fais partie de ces derniers poneys shetlands que les enfants montent avant de passer sur des "grands poneys".
Vous savez, ce poney vif et nerveux que l'on doit arrêter de monter parce que l'on est trop grand pour lui, mais l'on repousse le moment parce que on craint de ne pas retrouver la même complicité et les mêmes sensations avec aucun autre cheval.
L'on ne sait jamais quand est la dernière fois que l'on monte un cheval particulier.
Lorsque l'on se rend compte qu'il n'y a plus de prochaine fois, c'est déjà trop tard, le moment est passé et, même si on le recroise et que l'on continue de s'occuper de lui, la connexion est différente.
Les enfants qui ont entre 10 et 12 ans et qui viennent à Bois Guilbert depuis longtemps savent, à partir du moment où je commence à leur arriver au nombril, que chaque nouvelle fois sur mon dos est peut-être la dernière et ils vivent la transition avec les grands poneys comme ils vivent la transition vers la maturité : chaque pas en avant est plus excitant mais, en même temps, ils se rendent compte que grandir signifie aussi laisser un peu de quelque chose derrière soi. Et moi, je suis ce quelque chose que l'on ne peut emmener dans ses bagages.
Comme ce doudou ou ces jeux que l'on délaisse, je reste sur le bord de la route et les regarde partir alors que d'autres enfants prêts à amorcer la transition vers l'adolescence sont poussés vers moi pour faire ma connaissance.
A nouveau, je leur apprend la technique, le goût de la vitesse, du dépassement de soi, de l'obstacle, des grands galops et de l'aventure, puis, quelques années plus tard je reçois d'eux la dernière caresse. Un geste anodin, souvent plus doux que les accolades et les embrassades que je recevais d'eux après un bon galop, moins intense que les douloureuses séparations entre deux rencontres parfois espacées de plusieurs mois, et très discrète, comme un au revoir chuchoté au moment de descendre de mon dos ou de me remettre dans le paddock.
Un condensé de gratitude, de pardon, de détermination et de maturité nouvelle et je sais alors que l'enfant a grandi, et qu'il doit aller de l'avant, sans moi."
Mandarine
Commentaires
Enregistrer un commentaire